Texte

Un monde de livres

Traduire les livres

Quelle gageure de produire une page web sur un tel sujet ! L’idée néanmoins est de lire ce thème aux livres. Après une courte introduction, nous prendrons un peu de hauteur de vue, alors lecteur, un peu de patience et d’attention pour lire la suite.

Pour une vue très large et holistique de la traduction, plongez-vous, avec bonheur, dans ce livre canadien : « La traduction en citations, florilège » de Jean Delisle, Presses de l’Université d’Ottawa. 3117 citations et aphorismes de tous ordres.

La genèse de l’acte de traduire, écartons les sujets inhérents à la traduction en tant que telle, provient d’un lecteur, d’un écrivain, d’un éditeur souhaitant proposer une oeuvre, pour nous en France, en français (ce qui reste valable bien sûr dans tous les pays du monde). Lisons un autre livre que l’original, c’est certain. Le savons-nous ? Pas forcément. Est-ce important ? Oui et non. Oui car cela questionne la lecture traduite, et non car il faut à un moment dépasser la technique et questionnement pour se laisser porter par le texte, et de toute façon, à un certain stade, personne n’a le choix, sauf à ne pas lire, et ainsi s’écarter d’oeuvres majeures (ou non d’ailleurs). Nous laissons la traduction philosophique et technique à part tant les difficultés sont plus grandes, quoiqu'avec l'IA les progrès sont impressionnants : un test à l'aveugle d'un texte du philosophe Heidegger a été validé par un professeur (universitaire) de philosophie bilingue. Le "prompt" fut assez simple : "traduis moi en français ce texte du philosophe Heidegger, dans un langage philosophique". Résultat quasi parfait selon lui. D'autres test furent tout aussi concluants... à condition de bien faire le prompt. Tout ceci reste éloigné des livres, quoique également...

Cela est frustrant de savoir qu’un traducteur se laisse une liberté, se réfugiant derrière sa personnalité et la difficulté de l’exercice, mais la vie des livres n’est pas cantonnée à un pays ni à une langue. De tout temps, les livres ont circulé et ont été traduits, alors même qu’il n’y avait aucune philosophie de la traduction. L’histoire des hommes, des écrits et des idées est ainsi faite.

La philosophie de la connaissance trouve dans la traduction une voie naturelle par la connexion de plusieurs axes de réflexion au sein même de l'acte de traduire et du lecteur qui lit une œuvre traduite.

La traductologie est une discipline assez « récente » qui a trouvé son terrain de prédilection avec l'ouverture du monde, le développement des réseaux de communication et d'information, les techniques de traduction automatique, mais aussi par la prise de conscience plus marquée de chaque langue nationale, qui aurait plus de poids si elle était partagée ou moins circonscrite aux territoires nationaux.

Comme toujours le lecteur curieux ira lire ou s'imprégner de bons auteurs sur le sujet : Antoine Berman, Jacques Derrida, Paul Ricoeur, Umberto Eco... Ils y développent des idées remarquables que quelques lignes ne pourraient résumer. Notre approche reste celle d'éviter une philosophie historique de la traduction pour se focaliser sur la compréhension dynamique des enjeux entre l'œuvre, le traducteur et le lecteur.

Si toute la philosophie de la traduction repose sur les traducteurs, et pour cause puisque ce sont eux qui donnent le contenu à ces enjeux, il nous faut replacer le lecteur au centre de la réflexion. Mais auparavant il convient aussi de comprendre la chaîne de la traduction du côté des éditeurs. Sans eux, l'œuvre traduite n'existerait pas.

Un éditeur garde un vivier de traducteurs répondant à des critères de qualité, de réputation, de disponibilité, de coûts... Pourquoi alors ne pas leur laisser plus systématiquement la possibilité de présenter leur travail dans une préface ou, mieux, une postface ? Ils pourraient y expliquer la fidélité recherchée, les difficultés rencontrées, les subtilités de la langue ou les choix faits autour des mots et des idées de l'écrivain.

Ces textes sont trop rares. Si chacun considère bien le travail de traduction comme une nouvelle œuvre, pourquoi ne pas laisser le traducteur s'exprimer lui-même ? Au risque que le lecteur prenne conscience qu'il lit autre chose que l'écrivain original ? Ou faut-il considérer que le lecteur est suffisamment éduqué pour comprendre qu'une œuvre traduite a nécessairement des limitations ?

Nous ne pensons pas qu'il y ait une volonté de laisser les traducteurs dans l'ombre. Il s'agit plutôt d'« habitudes » historiques de l'édition. Le lecteur attend naturellement une œuvre et non un essai sur sa traduction. Il est aussi, pour l'éditeur, un client donnant une tonalité « commerciale » au livre. Et pourtant une notice accompagne bien un produit. Sans réduire le livre à un objet commercial, une œuvre traduite cache un texte original, ou du moins une opacité plus ou moins grande entre l'original et sa traduction.

Naturellement, la traduction parfaite n'existe pas, même mot à mot. S'il y a une lecture du texte original par la traduction, celle-ci est une clef. Cette clef devrait également donner au lecteur son fonctionnement lorsque les enjeux littéraires imposent des choix pour s'approcher au mieux du texte original.

Une question se pose alors : pourquoi les nouvelles traductions font-elles, elles, souvent l'objet d'une préface expliquant le travail effectué ? Pourquoi expliquer une nouvelle traduction qui n'est, au fond, qu'une traduction ? Sans doute parce qu'elle est censée être « meilleure », sans quoi elle ne serait pas publiée. Mais « meilleure » signifie-t-il que la précédente ne l'était pas, qu'elle était insuffisante ou simplement qu'elle a vieilli ?

Prenons le cas d'Agatha Christie et des Dix Petits Nègres, devenus Ils étaient dix, avec également une révision du texte. Pourquoi retraduire ce livre sous le prétexte que son titre ne passe plus dans le quotidien des citoyens, avec ce nivellement par le bas de la pensée et de la bienséance au nom d'un politiquement correct que chacun appréciera... Bien sûr, les enjeux économiques dépassent ici le cadre littéraire, mais le cas fait réfléchir sur la traduction elle-même et sur sa contextualisation sociale ou sociétale.

Il n'y a naturellement aucune raison de considérer une traduction comme définitivement acquise. Une nouvelle traduction peut donc être légitime, mais elle devrait alors être justifiée par son traducteur. Si la nouvelle traduction devient elle-même un argument commercial, cela renforce notre idée : la traduction doit être présentée comme une clef de lecture montrant qu'une œuvre traduite n'est pas l'original.

Chaque livre traduit devrait ainsi comporter idéalement une postface présentant les éventuelles difficultés de langage, de style ou de syntaxe et les choix du traducteur. Il pourrait librement détailler son approche de la langue et de l'auteur, sans faire l'exégèse de l'œuvre. Toute œuvre traduite est un double travail : celui de l'écrivain et celui du traducteur. La postface semble préférable à la préface afin de ne pas introduire, avant même la lecture, un biais supplémentaire.

La philosophie de la connaissance repose sur trois niveaux : la connaissance perçue, la connaissance apprise et la connaissance restituée. Or une œuvre traduite ne dit pas au lecteur si la traduction est bonne ou non, fidèle ou non, ni comment elle se situe face au texte original.

C'est ici qu'il faut laisser une place à une idée insuffisamment mise en avant : le rôle du lecteur de l'œuvre traduite. Nous évoquerons le lecteur exigeant, celui qui est curieux des mots, du sens, de l'écrivain mais aussi de la qualité traductionnelle.

Peut-il, pour éviter les biais de traduction, lire dans le texte ? Le lecteur plurilingue le peut parfois, quoique la lecture reste souvent plus fluide dans sa langue maternelle. Mais doit-on se fermer des portes si l'on ne connaît pas le serbe, le swahili ou le japonais ? Tout désir de lire doit parfois faire abstraction des contraintes de traduction, faute de quoi le livre ne serait pas lu.

Le lecteur doit donc accepter le texte traduit, accepter une autre réalité, une certaine opacité. Est-il prêt à apprendre une autre langue ? À lire une autre édition ? À confronter deux traducteurs et s'interroger sur le texte qui lui semble « meilleur » ?

Il est placé face à un choix : accepter une traduction en sachant que toute traduction est par essence imparfaite ou, quand cela est possible, confronter plusieurs traductions sans savoir laquelle est réellement la plus proche de l'original ou simplement de ses propres attentes.

Les Mille et Une Nuits en donnent une bonne illustration. La traduction de Galland est la plus connue, celle du rêve, du conte, de l'Orient majestueux. Mais elle est presque un livre en elle-même. La traduction de Khawam donne un texte tout différent par son rythme, sa tonalité, ses noms et ses tournures. De même pour André Miquel et Jamel Eddine Bencheikh. Ces traductions sont probablement plus proches des textes originaux, mais la fidélité donne-t-elle au lecteur la même magie que Galland ? Le lecteur exigeant lira peut-être les textes les plus arabisants ; le lecteur classique choisira selon son envie d'être en Perse ou sous le Roi-Soleil. Le lecteur fait un choix, fait son choix.

L'Ancien Testament offre un autre exemple. Entre la traduction œcuménique, celle de Chouraqui et celle de Marc-Alain Ouaknin, le lecteur retrouve les mêmes narrations mais dans des langues parfois radicalement différentes. Que doit-il choisir ? Quel texte lui servira de référence ?

Marc-Alain Ouaknin, par exemple, juxtapose la Genèse avec l'art abstrait et introduit ainsi un parti pris moderne dans sa traduction. Le traducteur ne se contente plus de transporter un texte d'une langue à une autre : il l'inscrit dans une perspective qui lui appartient. Le lecteur peut-il alors accepter de tels écarts ? Et en vertu de quoi une lecture contemporaine pourrait-elle prétendre déconstruire des siècles de traductions sans introduire elle-même une nouvelle construction ?

Il en serait de même pour Shakespeare, Joyce, Yeats ou Poe. La nouvelle traduction de Poe après celle, historique, de Baudelaire nous donne presque un second livre. Pour tout lecteur attentif à la traduction, c'est par un repère qu'il acceptera telle ou telle version, celle qui lui correspondra.

La poésie rend la question encore plus évidente tant la liberté du traducteur peut produire des textes éloignés du poète original. Mais que faire lorsque le lecteur ne lit ni le grec, ni le latin, ni le mandarin, ni l'allemand ? Savoir qu'il lit une œuvre qui n'est pas exactement celle de l'écrivain ? Cela est frustrant, mais personne ne peut apprendre de multiples langues uniquement pour lire les œuvres dans le texte. L'apprentissage du vocabulaire et de la grammaire ne suffit d'ailleurs pas à connaître les subtilités d'une langue que seules des années de pratique permettent d'approcher.

Cela nous amène naturellement à la comparaison de deux traductions. Pourquoi comparer ? Parce que, lorsqu'elle est possible, la comparaison enrichit la réflexion et la connaissance de la traduction. Elle oblige à mesurer comment deux textes peuvent refléter différemment un même écrivain.

Le lecteur comprend alors que la vérité de traduction n'existe pas et que le texte original ne dévoilera jamais entièrement sa teneur profonde dès lors que le filtre traductionnel est passé par là. Comment d'ailleurs un éditeur ou un traducteur pourrait-il affirmer qu'une traduction est objectivement meilleure qu'une autre ? Une nouvelle traduction suppose bien souvent l'insuffisance d'une précédente, mais nul ne peut véritablement établir une hiérarchie définitive.

Nous reprenons donc notre thèse : le lecteur est la clef centrale de la perception de la traduction. Puisqu'il y a autant de textes que de traducteurs et que chaque traduction se contextualise dans un environnement social, linguistique et historique, c'est finalement le lecteur qui apprécie ces différences.

Est-ce à dire qu'il y aurait un droit du lecteur sur une œuvre traduite ? Pourquoi pas, ou même un devoir des éditeurs.

La traduction semble ainsi un sujet sans fin. Les langues ne sont peut-être pas complexes en elles-mêmes ; elles le deviennent lorsqu'il faut restituer style, phraséologie, rythme, pensée, contexte... On sait que la traduction mot à mot ne produit rien de bon et que le moindre contresens peut être fatal aux idées d'un auteur.

Conclusion & Ouverture

Traduire un livre ne consiste jamais à déplacer mécaniquement des mots d’une langue à une autre. Chaque traduction est une lecture, un choix de rythme, de style et de sens, qui donne au texte une nouvelle existence. Le traducteur ne doit donc pas rester totalement invisible : une postface pourrait dire ses difficultés, ses hésitations et ses partis pris. L’éditeur a ici une responsabilité, car il rend l’œuvre accessible tout en proposant une version nécessairement différente de l’original. Le lecteur, lui, accepte cette part d’opacité pour entrer dans des littératures qu’il ne pourrait pas toujours lire dans le texte. Lorsqu’il en a la possibilité, il peut comparer plusieurs traductions et découvrir combien elles font varier une même œuvre. Il n’existe sans doute pas de traduction parfaite, mais des traductions plus ou moins proches d’un projet, d’une époque ou d’une attente de lecture. Cette pluralité ne diminue pas les livres : elle les fait circuler, les renouvelle et les ouvre à d’autres lecteurs.