Un monde de livres

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GOOGLE ET BORGES

 

130 millions de livres différents en 2010 auraient été recensés par Google (lors de son projet de numérisation de livres), avec semble-t-il une assez bonne précision globale de l'oeuvre littéraire, même si le comptage précis a été déterminé à 129 864 880 titres (mais ne sert à rien, ainsi que donner l'heure précise à la seconde près qui change tout le temps).

Que ce chiffre soit plus ou moins important, cela nous donne une idée des productions humaines, toutes langues confondues (les traductions étant parfois d'autres livres, mais laissons ici de côté le vaste et néanmoins passionnant débat de la traduction et de sa fidélité qui fait qu'un livre peut être multiples après traductions).

Quel pourrait être le nombre de livres total existants (librairies, bibliothèques, particuliers...) ? Ce serait ici davantage un amusement, tant le chiffre serait élevé et impossible à déterminer, certainement plus de 100 milliards (3 milliards par an de ventes de livres pour la France et les USA. Pensons aux autres pays, aux populations élevées en Inde, Chine, Russie... multiplié par le temps séculaire où la population lit). Cela nous fait penser à la nouvelle de Borges, la Bibliothèque de Babel, du recueil Fictions, que nous ne résumerons que sur l'aspect concret et non littéraire. Renvoyons le lecteur directement à cette courte nouvelle exceptionnelle de quelques pages pour ne pas dénaturer la stylistique unique du bibliothécaire (à plusieurs points de vue) argentin. Dans l'univers de l'infini et des miroirs, Borges imagine une bibliothèque infinie, composée d'un nombre infini de chambres hexagonales contenant des livres (et précise-t-il des coins d'aisance pour la vie quotidienne des bibliothécaires). Tous les livres seraient écrits : "l'histoire minutieuse de l'avenir,les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, l'évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, la traduction de chaque ligne en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres...".

Aucun livre ne serait identique. L'organisation que voit Borges est celle-ci : chaque chambre hexagonale comporterait sur quatre murs cinq étagères qui contiendrait chacune trente deux livres de même format. Chacun d'eux aurait quatre cent dix pages qui elles-mêmes auraient quatre lignes, et chaque ligne quatre vingt caractères. Le nombre de symboles nécessaires seraient dans toutes les langues de vingt cinq dont l'espace, le point et la virgule.

Peu importe la combinatoire de cette bibliothèque de Babel puisqu'il la conçoit comme infinie, et l'on voit que les 130 millions de livres (uniques) dans le monde sont une goutte d'eau en comparaison de ce que pourra encore produire l'humanité dans les siècles à venir (ayons la naïveté de croire que le papier sera encore la base du livre et non des digits... bien que les deux puissent être compatibles). Même si Borges y voyait l'écriture du monde et une connaissance encyclopédique de la littérature, la production passée, actuelle et future de livres dans le monde ne rentrera pas dans l'histoire des idées, des courants littéraires, de livres d'exceptions, sauf par définition à de rares exceptions. Et si la masse des livres sans cesse grandissante par les effets démographiques, d'éducation, de stabilité de l'ordre mondial, de coût de fabrication plus bas, de créativité à tous niveaux, cette masse devenait donc si commune que le livre en soit considéré comme une banalité à tous égards, il y aura, nous le pensons, d'autres qui garderont aux livres le caractère de sacralité, de mémoire du monde, d'écriture de l'humanité.